Dans le vacarme quotidien de nos villes, entre les klaxons, les cris des vendeurs ambulants et la poussière qui danse au rythme des pas pressés, un autre langage émerge. Discret mais puissant, il se lit sur les vitres des taxis, sur les pare-chocs des minibus ou au dos des motos.
Ces phrases brèves, souvent teintées d’humour ou de sagesse populaire, sont devenues de véritables aphorismes urbains. Parmi elles, une phrase interpelle et fait réfléchir : « E kozua bino temps; 10 ans, 20 temps. » (« Ça vous prendra du temps; 10 ans, ou même 20, peu importe. »)
Une sagesse de rue, en apparence anodine
Loin d’être une simple provocation ou un graffiti de plus, cette phrase porte en elle un profond message philosophique : la vie n’est pas une course rapide mais une marche résiliente.
Elle parle à celles et ceux qui doutent, qui s’impatientent, qui veulent voir leurs efforts porter fruit immédiatement. Elle rappelle qu’il existe un temps pour semer, un autre pour pleurer, un autre pour moissonner. Mais surtout : le temps du succès est propre à chacun.
10 ans, 20 temps : la patience comme vertu oubliée
Dans une époque où tout semble devoir aller vite — internet, livraisons, carrières, amours — la rue nous murmure autre chose : la lenteur n’est pas un échec, c’est parfois la condition de la solidité. Ce « 10 ans, 20 temps » résonne comme une mise en garde : ce que tu veux aujourd’hui ne viendra peut-être que demain... ou après-demain. Mais cela viendra, si tu persévères.
En ce sens, cette phrase devient une réponse directe à la frustration de la jeunesse face au chômage, à la lente ascension sociale, aux rêves retardés, voire aux injustices systémiques. Elle incarne une forme de résilience populaire, celle qu’on lit dans les yeux des mamans du marché, des jeunes universitaires au chômage, ou des petits commerçants qui continuent malgré tout.
Une philosophie enracinée dans l’expérience
Cette sagesse urbaine ne vient pas des livres mais de la vie. Elle est forgée par la rue, par les épreuves, par le désespoir transformé en patience. Elle dit que la réussite n’a pas de calendrier fixe. Ce n’est ni la société, ni l’entourage, ni même les circonstances qui dictent ton rythme : c’est ton parcours, ton endurance, ton appel.
Elle rappelle aussi que la comparaison est un piège. Celui qui réussit à 25 ans n’a pas plus de valeur que celui qui y arrive à 40. La société a souvent tendance à célébrer les victoires précoces, mais oublie que les plus grandes œuvres humaines ont pris du temps — beaucoup de temps.
Une parole d’encouragement dans une ville pressée
Dans nos cités où l’espoir semble parfois s’user, ces mots deviennent des slogans de résistance mentale. Ils offrent un espace de respiration à celles et ceux qui se sentent en retard. Ils disent, simplement mais puissamment : « Tu n’es pas en retard. Tu es dans ton temps. Même si ce temps dure 10 ans, 20 ans… il portera ses fruits. »
Ce type d’expression, aussi simple soit-elle, mérite d’être recueilli, documenté, analysé. Elles sont le reflet d’une philosophie populaire urbaine, souvent négligée par les grandes institutions intellectuelles, mais ô combien riche et connectée à la réalité.
À travers « E kozua bino temps », ce n’est pas qu’un chauffeur de taxi qui parle. C’est toute une génération qui se bat dans l’informel, dans l’invisible, dans le silence, mais qui garde la foi que le temps — même long — finira par tourner en leur faveur.
Loin des discours pompeux, la rue a ses propres mots. Ils n’ont pas besoin d’être signés par un philosophe grec pour avoir du poids. Ils naissent du bitume, de l’attente, de l’expérience, de la survie. Et parfois, une phrase tracée sur la vitre d’un taxi vaut mille pages de théorie.
« E kozua bino temps. 10 ans, 20 temps » : que cette parole circule, qu’elle inspire, qu’elle réconforte. Car oui, tout vient à point à qui sait persévérer… même si cela prend 20 temps.
Stony Mulumba Sha Mbuyi
