L'annonce de nouveaux cas d'Ebola dans notre pays, la République démocratique du Congo, a ravivé en moi de nombreux souvenirs, mais aussi de profondes interrogations.
En cette période où notre peuple est de nouveau confronté à cette menace sanitaire, je ressens le devoir de réfléchir à haute voix.
Je me souviens du professeur Michel Balaka Ekwalanga, d'heureuse mémoire. Éminent virologue, immunologiste et biologiste clinique congolais, il fut l'une des grandes figures de la recherche médicale africaine. J'avais souvent l'occasion de le rencontrer à l'Alliance française de Kinshasa, à Lemba. Nos échanges portaient régulièrement sur les maladies virales qui frappaient notre continent, notamment Ebola.
À son contact, j'ai appris beaucoup de choses sur ce virus, son mode de transmission, son évolution et les défis scientifiques qu'il représente. Aujourd'hui encore, ses enseignements résonnent dans ma mémoire.
Je me souviens également de ma participation, le 27 juin 2019, à l’hôtel Protea de Braamfontein à Johannesburg, en Afrique du Sud, à une conférence organisée par Crisis in Zimbabwe sur le thème de la réduction de l'espace démocratique dans la SADC. J'y participais en ma qualité de président de la communauté congolaise en Afrique du Sud.
Au cours de mon intervention, j'avais évoqué le drame que vivait notre population à l'Est de la RDC, décimée par l'épidémie d'Ebola. C'est alors que j'avais posé une question qui avait suscité un débat particulièrement houleux :
Et si Ebola était utilisé comme une arme biologique ?
Je précise immédiatement que je n'affirmais rien. Je posais simplement une question, ouvrant un débat qui mérite, selon moi, d'être mené avec sérénité et rigueur scientifique.
Une représentante sud-africaine d'une firme pharmaceutique liée à de grandes multinationales s'était vivement opposée à cette réflexion, allant jusqu'à me demander de retirer mes propos. Je m'y étais refusé, considérant qu'aucune question légitime ne devrait être interdite dans un débat démocratique.
Je n'avais accusé personne. J'avais simplement exercé mon droit à la réflexion et au questionnement sur un sujet qui touchait directement la vie et la mort de milliers de nos compatriotes. À mes yeux, lorsqu'une nation est confrontée à une tragédie d'une telle ampleur, aucune interrogation ne devrait être écartée sans examen rigoureux.
Aujourd'hui, après avoir suivi le récent briefing de notre ministre de la Santé concernant cette nouvelle alerte sanitaire, je remets cette réflexion sur la table.
Je ne parle pas ici de théorie du complot.
Je parle de faits, d'observations et d'interrogations qui méritent d'être examinés.
Pourquoi cette question continue-t-elle de traverser l'esprit de nombreux Congolais ?
Parce que notre peuple a été confronté, pendant des décennies, à des formes de violence d'une cruauté inimaginable dans l'Est de la République démocratique du Congo.
De nombreux Congolais gardent en mémoire les accusations portées au fil des années concernant l'utilisation du viol comme arme de guerre dans les provinces de l'Est. Plusieurs rapports internationaux, témoignages de victimes et organisations de défense des droits humains ont documenté l'ampleur des violences sexuelles commises durant les conflits armés qui ont ensanglanté notre pays.
Certains rapports et témoignages ont également évoqué la propagation du VIH/Sida à travers ces violences sexuelles. Ces tragédies ont laissé des blessures profondes dans la mémoire collective de notre peuple.
C'est dans ce contexte historique particulièrement douloureux que surgissent aujourd'hui des interrogations lorsque de nouvelles épidémies frappent notre nation.
Je comprends que certains rejettent catégoriquement ces questionnements. Pour ma part, je considère que les questions ne doivent jamais être interdites lorsqu'il s'agit de la sécurité sanitaire et de l'avenir d'un peuple.
Cependant, il convient également d'être rigoureux. À ce jour, aucune preuve scientifique reconnue ne permet d'affirmer que le virus Ebola a été volontairement utilisé contre la population congolaise dans le cadre d'une opération biologique.
Cela ne signifie pas que nous devons renoncer à la vigilance. Bien au contraire.
Les armes biologiques existent dans le monde. Elles sont interdites par les conventions internationales. Leur existence impose aux États de renforcer leurs capacités de recherche, de surveillance épidémiologique et de renseignement sanitaire.
L'un des éléments qui me trouble également est la différence de visibilité entre Ebola et le virus de Marburg.
Pourtant, le virus de Marburg, découvert en 1967, appartient à la même famille que le virus Ebola : les Filoviridae.
Les deux virus provoquent des fièvres hémorragiques extrêmement graves. Le taux de létalité de Marburg peut atteindre près de 88 %, tandis que certaines souches d'Ebola ont dépassé 90 % lors d'épidémies historiques.
Pourquoi parle-t-on autant d'Ebola et beaucoup moins de Marburg ?
Pourquoi le grand public connaît-il Ebola alors que Marburg demeure relativement méconnu malgré sa dangerosité ?
Ces questions méritent d'être posées.
Pour comprendre l'ampleur de ces menaces, il faut rappeler comment Ebola se transmet.
Le virus Ebola se transmet par contact direct avec les liquides biologiques d'une personne infectée : sang, salive, sueur, vomissures, selles, urine, lait maternel ou sperme. Il peut également être transmis lors des soins apportés à un malade sans protection adéquate, lors de la manipulation des dépouilles ou par contact avec des objets contaminés.
La période d'incubation varie généralement entre 2 et 21 jours. Les premiers symptômes sont souvent une forte fièvre, une fatigue intense, des douleurs musculaires et des maux de tête. Par la suite peuvent apparaître vomissements, diarrhées et, dans les cas les plus graves, des manifestations hémorragiques.
Le virus de Marburg présente un mode de transmission similaire. Il se transmet également par contact direct avec les liquides biologiques des personnes infectées ou avec des surfaces contaminées. Son réservoir naturel identifié est la chauve-souris frugivore.
Une autre réflexion mérite d'être posée.
Lorsque l'on étudie les modes de transmission du VIH/Sida et du virus Ebola, on constate qu'ils présentent certains points communs. Dans les deux cas, la contamination peut intervenir par contact avec des liquides biologiques infectés, notamment le sang et certaines sécrétions corporelles.
Certes, les mécanismes de propagation de ces deux maladies sont différents et il ne faut pas les confondre. Le VIH se transmet principalement par voie sexuelle, sanguine ou de la mère à l'enfant, tandis qu'Ebola se propage surtout par contact direct avec les liquides biologiques d'une personne malade présentant déjà des symptômes.
Mais cette réalité nous rappelle une chose essentielle : les agents pathogènes peuvent devenir de véritables menaces stratégiques lorsqu'ils frappent des populations déjà fragilisées par la guerre, la pauvreté ou l'effondrement des systèmes de santé.
C'est pourquoi je continue de penser que la question des armes biologiques ne doit jamais être écartée du débat public sous prétexte qu'elle dérange.
Je ne prétends pas détenir des preuves concernant l'utilisation d'Ebola comme arme biologique en République démocratique du Congo. Je dis simplement que l'histoire de l'humanité nous enseigne que les armes biologiques existent, qu'elles ont été étudiées par plusieurs puissances dans le monde et que leur seule existence impose la vigilance.
Face aux souffrances répétées de notre peuple, face aux guerres qui ensanglantent l'Est de notre pays et face aux épidémies qui reviennent périodiquement frapper nos populations, nous avons le devoir de nous poser toutes les questions nécessaires, tout en recherchant les réponses dans la science, la recherche et les faits vérifiables.
La vigilance n'est pas du complotisme. La vigilance est un devoir national.
L'histoire chronologique de ces deux virus mérite également notre attention.
Le virus de Marburg fut découvert en août 1967 dans des laboratoires situés à Marbourg et Francfort en Allemagne ainsi qu'à Belgrade, alors en Yougoslavie. L'épidémie était liée à des singes verts africains importés d'Ouganda pour la production de vaccins.
Neuf ans plus tard, en 1976, le virus Ebola fut identifié à Yambuku, dans l'actuelle province de la Mongala en RDC. Afin d'éviter de stigmatiser cette localité, les scientifiques choisirent de donner au virus le nom de la rivière Ebola située à proximité.
Cette découverte constitue l'un des chapitres les plus fascinants de la médecine moderne.
À Yambuku, le jeune virologue congolais Jean-Jacques Muyembe fut parmi les premiers scientifiques à affronter cette maladie inconnue. Grâce à la collaboration entre chercheurs congolais et internationaux, l'épidémie put être identifiée et contenue.
Cette histoire devrait inspirer notre jeunesse scientifique.
Face à ces réalités, la RDC doit investir davantage dans la recherche médicale, la virologie, l'épidémiologie et les laboratoires de haute sécurité.
Notre pays ne peut pas rester uniquement un terrain d'étude pour les chercheurs du monde entier.
Nous devons devenir producteurs de connaissances scientifiques.
Nous devons former davantage de chercheurs.
Nous devons soutenir nos universités.
Nous devons financer nos laboratoires.
Nous devons valoriser l'héritage de nos scientifiques, du professeur Michel Balaka Ekwalanga au professeur Jean-Jacques Muyembe.
Car la meilleure réponse à la peur n'est pas la spéculation.
La meilleure réponse à la peur, c'est la science.
Aujourd'hui, alors qu'Ebola refait parler de lui et que Marburg demeure une menace permanente pour le continent noir , je refuse de céder à la panique.
Mais je refuse également de renoncer à poser des questions.
Les nations qui progressent sont celles qui cherchent à comprendre.
Les peuples qui survivent sont ceux qui restent vigilants.
Et les générations futures nous jugeront non seulement sur les réponses que nous avons trouvées, mais aussi sur les questions que nous avons eu le courage de poser.
Que le Dieu du pays puisse bénir et protéger la République démocratique du Congo.
Par Charlie Jephthé Mingiedi Mbala N'zeteke
Activiste, Penseur et Notable de Madimba
