En République Démocratique du Congo, la diplomatie ressemble de plus en plus à une partie d'échecs où les règles changent à chaque coup. Depuis son arrivée au pouvoir et face à la persistance de la crise sécuritaire dans l'Est du pays, le président Félix Tshisekedi semble avoir érigé l'imprévisibilité en doctrine d'État. Entre initiatives parallèles, ruptures d'alliances et médiations mort-nées, le chef de l'État congolais multiplie les changements de cap, déroutant partenaires régionaux et observateurs internationaux.
Alors qu'une nouvelle facilitation menée par le président burundais Évariste Ndayishimiye émerge dans un contexte politique interne ultra-tendu, une question cruciale se pose : s'agit-il enfin de la bonne trajectoire, ou d'une énième manœuvre d'un pouvoir passé maître dans l'art du contre-pied ?
Une diplomatie du contre-pied : l'art de court-circuiter ses partenaires
Le premier trait marquant de la stratégie Tshisekedi réside dans sa capacité à surprendre, voire à froisser, ses alliés les plus proches. L'exemple le plus frappant reste l'ouverture surprise de contacts directs avec les représentants de l'Alliance Fleuve Congo (AFC) et du M23. Cette démarche a pris de court l'Ouganda de Yoweri Museveni, pourtant engagé militairement aux côtés des Forces Armées de la RDC (FARDC) dans l'opération conjointe « Shujaa » contre les rebelles ADF. En agissant ainsi en coulisses, Kinshasa a brouillé les pistes de la confiance mutuelle avec Kampala.
Ce schéma de rupture s'est répété avec le Kenya. Alors que Nairobi s'était investi de manière colossale dans le « Processus de Nairobi » sous l'égide de la Communauté d'Afrique de l'Est (EAC), Félix Tshisekedi a choisi de disqualifier cette approche. Jugeant la force régionale de l'EAC trop passive face aux rebelles, Kinshasa a poussé ces troupes vers la sortie pour privilégier d'autres canaux, enterrant de facto des mois de négociations laborieuses.
La superposition des médiations : Luanda, Doha et Abou Dhabi
Sur le plan multilatéral, la diplomatie congolaise s'apparente à une quête permanente du médiateur idéal, au risque de créer une cacophonie dommageable. Pendant des mois, le président angolais João Lourenço s'est épuisé à bâtir le « Processus de Luanda », une médiation de la dernière chance visant à asseoir Félix Tshisekedi et son homologue rwandais Paul Kagame à la même table. Pourtant, alors même que Luanda déployait ses diplomates, Kinshasa menait de front d'autres initiatives secrètes.
Les discussions de Doha avec l'AFC/M23 en sont la preuve parfaite. Pendant que le Qatar tentait de rapprocher les points de vue, la RDC consolidait parallèlement ses liens stratégiques et militaires avec les Émirats arabes unis. Cette diplomatie à double vitesse donne l'impression d'un élargissement opportuniste des partenariats, où Kinshasa teste chaque canal sans jamais s'engager pleinement dans aucun.
Du régional au national : le retour au « dialogue maison »
Le revirement le plus spectaculaire concerne la gestion des crises internes. Après avoir officiellement confié à l'Angola la charge d'organiser et de parrainer un dialogue de paix, le pouvoir congolais a opéré un virage à 180 degrés. Désormais, l'ordre du jour n'est plus à la délocalisation des débats. Kinshasa insiste pour que tout dialogue soit piloté depuis la capitale congolaise, sous le contrôle direct du Palais de la Nation.
Pour les analystes, ce repli nationaliste répond à un besoin de souveraineté, mais il trahit surtout une méfiance croissante envers les médiateurs extérieurs, soupçonnés de vouloir imposer des concessions jugées inacceptables par le pouvoir congolais, notamment le partage du pouvoir ou l'intégration des rebelles dans l'armée.
L’effet Ndayishimiye : Une médiation interne à la veille du référendum
C'est dans ce contexte de fragmentation diplomatique qu'intervient la sollicitation du président burundais Évariste Ndayishimiye. Son rôle ? Faciliter un rapprochement de dernière minute entre le pouvoir et l'opposition congolaise. Le timing de cette énième médiation ne doit rien au hasard : elle intervient à quelques jours seulement de la promulgation très controversée de la loi sur le référendum constitutionnel.
En faisant appel à un dirigeant régional perçu comme un allié de confiance, le Burundi partageant la même hostilité que la RDC envers le régime de Kigali, Félix Tshisekedi cherche à légitimer sa démarche. L'objectif est double :
- Donner une impression d'ouverture à une opposition radicalement opposée au changement de Constitution.
- Calmer la grogne sociale et politique interne pour faire passer les réformes constitutionnelles dans un climat moins volcanique.
Vers une issue réelle ou un nouveau changement de cap ? La question fondamentale demeure : cette médiation burundaise sera-t-elle la bonne ? Rien n'est moins sûr. L'histoire récente montre que Félix Tshisekedi n'hésite pas à rejeter les propositions de ses pairs si celles-ci menacent sa vision politique ou sa survie électorale et institutionnelle.
Si Évariste Ndayishimiye propose des compromis trop contraignants pour le pouvoir comme le report du référendum ou des concessions majeures face à l'opposition, il y a fort à parier que Kinshasa activera un nouveau plan B. Pour l'instant, cette instabilité stratégique permet à Félix Tshisekedi de gagner du temps et de garder l'initiative. Reste à savoir si cette diplomatie du pivot permanent finira par isoler la RDC ou par lui offrir la paix tant recherchée.
Roger AMANI, Journaliste-Editorialiste
