Les signaux sont inquiétants. Depuis quelques jours, la tension est montée d'un cran entre les deux capitales les plus proches du monde. Sur les réseaux sociaux, des vidéos montrant des actes de violence et des attaques ciblant des biens appartenant à des ressortissants de la RDC à Brazzaville se multiplient, créant une psychose au sein des communautés.
Cette résurgence intervient dans un contexte déjà fragilisé par deux incidents majeurs qui ont ébranlé la relation bilatérale.
Le premier est l'accrochage de Makotipoko. Survenu sur le fleuve Congo entre Yumbi, côté RDC, et Makotipoko, côté Congo-Brazzaville, cet incident entre patrouilles fluviales aurait coûté la vie à des militaires des deux camps. Si le bilan exact reste à établir, les deux gouvernements ont officiellement choisi la voie de l'apaisement. A Brazzaville comme à Kinshasa, les ministres de la Défense et des Affaires étrangères ont activé leurs mécanismes de coordination pour éviter l'escalade, avec une enquête ordonnée pour faire la lumière sur les circonstances.
Le second incident, plus récent, a jeté de l'huile sur le feu. Le week-end dernier, André Oko Ngakala, procureur de la République près le Tribunal de Grande Instance de Brazzaville, connu pour sa fermeté dans la lutte contre les bébés noirs, a été interpellé à Kinshasa. Alors qu'il se trouvait en séjour privé pour des raisons sociales, muni d'une autorisation de sa hiérarchie, il aurait été brutalisé et brièvement placé en garde à vue par des éléments de la police congolaise avant d'être relâché suite à des démarches diplomatiques. Selon plusieurs sources locales, des menaces faisant directement référence à l'affaire Makotipoko lui auraient même été proférées.
C'est dans ce climat sous tension que le discours se durcit. Sur certaines chaînes de télévision et plateformes des deux rives, les propos hostiles à l'égard des Kinois vivant à Brazzaville et des Brazzavillois vivant à Kinshasa se multiplient, alimentant les peurs. La crainte d'un retour de l'opération « Mbata ya Mokolo », cette opération de rafles et d'expulsions massives de 2014 qui avait provoqué l'une des plus graves crises humanitaires entre les deux pays, refait surface dans les conversations.
Cette inquiétude est renforcée par une information qui circule à Brazzaville. Selon un média local, une réunion de sécurité de haut niveau se serait tenue hier soir au ministère de l'Intérieur pour examiner spécifiquement la situation des ressortissants de la RDC présents sur le territoire.
À ce stade, aucune confirmation officielle n'a été apportée par les autorités congolaises concernant une quelconque opération d'expulsion. Et les deux chancelleries continuent d'afficher leur volonté de dialogue. La ministre d'État congolaise Thérèse Kayikwamba Wagner, qui se trouvait justement à Brazzaville au moment de l'incident de Makotipoko, a appelé à la retenue et au renforcement des mécanismes bilatéraux.
Mais la multiplication des incidents sécuritaires, des vidéos de violences et des discours de haine fait peser un risque réel de dérapage. Entre Kinshasa et Brazzaville, le fleuve n'a jamais semblé aussi large.
Roger AMANI
