*300 millions USD portés disparus, des projets sans réalisations tangibles malgré les décaissements
Une nouvelle odeur de détournement sent en République démocratique du Congo, cette fois au cœur du Kasaï-Central, à Kananga, où la Société Civile – Forces vives tire la sonnette d’alarme. Dans une dénonciation judiciaire officielle adressée au Procureur général près la Cour de cassation, les leaders communautaires, notamment Madame Nzeba Kabeya Monique et Monsieur Kapuka Kabole Daniel, révèlent l’existence d’un détournement massif de fonds publics, chiffré à 300 millions de dollars américains.
Le document, référencé N/Réf : 001/SCFV/KC/08/25, a été transmis avec ampliation à plusieurs hautes autorités nationales, notamment le Président de la République, la Première ministre, le Vice-ministre de la Justice, ainsi qu’aux Présidents des deux chambres du Parlement, tous à Kinshasa. Des copies ont également été adressées au Conseil supérieur de la magistrature, au Président de la Cour de cassation, et au Secrétariat du Président de la République.
La plainte évoque ce qui est présenté comme une « malversation à très grande échelle », portant gravement atteinte à la bonne gouvernance, à la transparence financière, et à la réalisation des projets de développement au Kasaï-Central.
Les fonds, alloués par le gouvernement central et en grande majorité déjà décaissés (à plus de 90 %), devaient couvrir des projets cruciaux dans les domaines des routes, de l’électricité, de l’eau potable, de la lutte antiérosive, de la réhabilitation ferroviaire, ainsi que de la modernisation de la voirie urbaine.
Pourtant, les faits révélés dans cette dénonciation sont accablants : aucune exécution concrète n’est visible sur le terrain, à l’exception de quelques engins immobilisés, sans aucun chantier véritablement opérationnel. La société civile parle d’un désastre de gestion et d’un affront à la bonne gouvernance et à la redevabilité publique.
S’appuyant sur les articles 37, 67 et suivants de la Constitution de la République démocratique du Congo, les plaignants affirment que tout Congolais a le devoir de protéger les biens et intérêts publics contre toute forme d’appropriation illicite. La démarche entreprise s’inscrit dans cette dynamique citoyenne de protection de la res publica. Pour les signataires, il s’agit non seulement de dénoncer une fraude, mais aussi de revendiquer justice pour des communautés longtemps marginalisées.
Des projets financés, mais sans réalisations
Parmi les projets cités comme ayant fait l’objet de détournement, six cas emblématiques retiennent l’attention : les travaux de lutte contre l’érosion de Bena Leka (territoire de Demba).
Ces travaux étaient financés à hauteur de 1.390.370,03 USD. Malgré le décaissement complet des fonds, aucune réalisation n’a été constatée. Le délai contractuel d’exécution est dépassé, sans qu’aucun ouvrage ne soit visible, ni justificatif technique produit.
Outre cela, il y a les travaux de lutte antiérosive d’urgence à Kananga. Concernant les sites Azda Kanyuka Village, Istka-bethel, Efo, Mpokolo, Kambala-Kamulumba, etc., les fonds engagés, 4,8 millions USD, n’ont produit aucune amélioration des conditions sur les terrains ciblés. L'érosion continue d'y progresser, emportant habitations, routes, et espoirs.
Il y a également le site de l’Athénée Royal, quartier Kamayi, qui a bénéficié de 494.946 USD pour des travaux antiérosifs inachevés. La modernisation de la voirie urbaine de Kananga, dotée de 105 millions USD pour 43 km de routes et 23 millions USD pour 11 km supplémentaires, n’a produit aucune réalisation effective.
Par ailleurs, le projet de construction du barrage hydroélectrique “Chute Mbombo”, financé à hauteur de 15 millions USD, pour un coût total estimé à 100 millions USD, est resté à l’état embryonnaire. Et enfin, la réhabilitation des bâtiments administratifs et de la résidence du gouverneur de province, d’un coût non précisé, est enveloppée d’un flou administratif préoccupant.
Acteurs impliqués et soupçons de complicité
Selon la dénonciation, plusieurs structures publiques et entreprises sont citées dans la coordination ou l’exécution défaillante de ces projets. Il y a notamment le Bureau Central de Coordination (BCECO); l'Office des voiries et drainage (OVD); la société SAFRIMEX; et d’autres entreprises dont les identités n’ont pas encore été totalement établies.
Tous ces travaux se seraient déroulés sous la supervision de l’ancien Gouverneur de province, John Kabeya Shikayi, pointé du doigt comme coordonnateur général de ces projets fantômes.
Selon les auteurs du rapport, les conséquences sociales et économiques de ces détournements massifs sont désastreuses : privation d’eau potable, d’électricité, isolement des territoires agricoles comme Demba, délabrement des routes, paralysie de la mobilité, exposition à l’insécurité, perte de dignité humaine, et un profond sentiment d’abandon.
Le paragraphe 06 du document souligne que ces impacts sont les signes évidents d’un manquement constitutionnel de l’État à promouvoir un développement équitable (article 203 de la Constitution), ce qui légitime une intervention urgente du Ministère Public.
Obstruction à la vérité et manipulation politique
Le document dénonce des actes délibérés d’obstruction institutionnelle. L’Assemblée provinciale du Kasaï-Central aurait tenté, dans un premier temps, d’ouvrir une commission d’enquête parlementaire. Cependant, cette initiative aurait été sabordée par des interférences politiques orchestrées au plus haut niveau, notamment par l’entourage du vice-Premier ministre en charge de la Justice.
L’installation d’un bureau dissident au sein même de l’Assemblée, composé d’acteurs soupçonnés d’être impliqués ou de chercher à enterrer l’affaire, est décrite comme une manœuvre de diversion antidémocratique, privant la population d’un droit légitime à la vérité et à la justice.
Face à ce tableau alarmant, la société civile de Kananga n’a pas gardé le silence. Le 16 juillet dernier, une marche pacifique de protestation a été organisée, rassemblant des organisations membres et diverses structures citoyennes. Cette mobilisation, bien que pacifique, portait un message fort, articulé autour de quatre axes majeurs :
Dénoncer le détournement systématique* des fonds publics destinés aux projets essentiels; fustiger la complicité active ou passive de certains responsables publics dans l’obstruction de la justice; exiger la réparation morale et politique des populations lésées; et réclamer la restauration de l’ordre institutionnel au sein de l’Assemblée provinciale, paralysée par des influences extérieures et partisanes.
Un tournant historique pour la justice et la démocratie locales ?
Ce mouvement populaire, ancré dans les droits constitutionnels de participation à la vie publique (articles 23, 24, 37 et 61 de la Constitution), pourrait marquer une nouvelle ère de revendications citoyennes au Kasaï Central. Il signale une maturité politique croissante de la société civile et une détermination à rompre avec l’impunité chronique.
Alors que le Ministère Public est appelé à intervenir sans délai, les regards sont désormais tournés vers Kinshasa, où la Présidence, le Gouvernement et les instances judiciaires sont interpellées pour restaurer la légalité, juger les coupables et relancer les projets abandonnés.
La Société Civile adresse quatre demandes majeures à la plus haute autorité judiciaire : l’ouverture d’une enquête judiciaire approfondie, indépendante et exhaustive, sur les faits précis de détournement décrits dans le rapport; la poursuite judiciaire de tous les auteurs, co-auteurs ou complices, qu’ils soient politiques, administratifs ou contractuels, sans distinction de grade ni de qualité; la restitution intégrale des fonds publics détournés, avec reprise immédiate et transparente des travaux inachevés; et la protection des lanceurs d’alerte, notamment les membres de la société civile et les députés provinciaux ayant révélé ou dénoncé ces pratiques frauduleuses.
Le document rappelle que le peuple du Kasaï Central, bien que meurtri, reste digne et confiant dans les institutions républicaines. Il attend que le droit soit dit, que les responsabilités soient établies, et que les auteurs de ces crimes financiers soient traduits devant les juridictions compétentes, sans intervention ni protection politique.
Annexes et preuves à l’appui : vers une enquête nationale ?
Dans un souci de transparence et d’objectivité, les requérants ont joint en annexe un rapport de l’OVD (Office des Voiries et Drainage) sur l’état réel d’avancement – ou plutôt d’abandon – de certains travaux publics concernés.
Ce document technique, selon nos sources, corrobore les allégations de détournements massifs, notamment dans les secteurs de la voirie urbaine, la lutte antiérosive, la réhabilitation de la voie ferrée, et l’électrification rurale.
Pour la société civile, cette situation est symptomatique d’un mal plus profond : l’impunité des auteurs de détournements, qui freinent le développement des provinces et minent la confiance des citoyens envers les institutions. Elle exige que le Procureur Général diligente une enquête rigoureuse, avec des sanctions exemplaires à l’encontre de tous les responsables, qu’ils soient gestionnaires publics, entrepreneurs ou complices administratifs.
La requête judiciaire de la société civile du Kasaï Central marque un tournant décisif dans la quête de transparence et de redevabilité en République démocratique du Congo. Elle reflète non seulement une volonté populaire de rupture avec l’impunité, mais aussi une maturation démocratique des acteurs non étatiques.
Reste à savoir si le système judiciaire congolais saura répondre à cette interpellation historique, avec indépendance, rigueur et courage, dans un contexte politique encore fragile.
Stony Sha Mbuyi
