Le procès du lieutenant-général Philémon Yav Irung, poursuivi pour trahison et intelligence avec l’ennemi, continue de captiver l’opinion. Ce vendredi 20 février, la Haute Cour militaire doit trancher une question cruciale : quel service de sécurité sera désigné pour tenter une nouvelle exploitation des téléphones du prévenu, au cœur de l’accusation.
Ces appareils, trois iPhone présentés comme « sophistiqués », sont détenus par le ministère public depuis 2022. Pourtant, l’Agence nationale de renseignements (ANR) n’a jamais réussi à en extraire le contenu. L’élément matériel censé prouver la trahison – un message téléphonique – reste donc inaccessible.
La défense vent debout
Pour les avocats du général Yav, la demande de réexploitation des téléphones est une manœuvre. Ils dénoncent une démarche « tendancieuse », destinée à « donner des béquilles » au ministère public.
« Le parquet détient ces téléphones depuis près de quatre ans. Pourquoi n’a-t-il pas mené ces investigations plus tôt, avant l’ouverture du procès ? », s’est indigné Me Carlos Ngwapitshi.
Le général Yav lui-même a exprimé ses réserves, affirmant ne pas faire confiance au responsable actuel du Conseil national de la cyberdéfense (CNC), pressenti pour reprendre l’expertise. Selon lui, ce dernier serait impliqué dans les circonstances de son arrestation.
Le ministère public contre-attaque
Face à ces accusations, le parquet militaire réplique : la défense chercherait à éviter l’émergence de la vérité. L’auditeur général des FARDC assure disposer de preuves irréfutables. Il cite notamment le témoignage du défunt général-major Peter Cirimwami, qui aurait confirmé l’existence d’un message transmis par le général Senkoko, en provenance du Rwandais James Kabarebe.
Selon l’accusation, Yav aurait dissimulé ce message à sa hiérarchie, alors même que le chef d’état-major des FARDC était présent. Le parquet évoque également un « aveu » du prévenu, qui aurait reconnu avoir reçu un message via Senkoko, ainsi que les déclarations de plusieurs officiers entendus par la Cour.
Des versions contradictoires
Le général Yav nie catégoriquement avoir reçu un message de James Kabarebe. Il admet toutefois avoir reçu un message anonyme accusant les FARDC d’utiliser les FDLR sur le champ de bataille. Il affirme que le général Cirimwami lui avait confié avoir reçu un message similaire.
Ces contradictions alimentent la tension dans un procès où chaque mot pèse lourd. Pour les uns, Yav est un officier qui a trahi son pays. Pour les autres, il est victime d’un procès politique, où l’on cherche à fabriquer des preuves faute d’éléments matériels solides.
Une décision attendue
Au terme des débats du mardi 17 février, la Haute Cour militaire avait suspendu l’audience et fixé la reprise au vendredi 20 février. Les juges devront décider s’il convient ou non de solliciter l’expertise du CNC pour analyser les téléphones du prévenu.
Au-delà de la technique, c’est la crédibilité du procès qui est en jeu. Car si les téléphones restent muets, l’accusation perd son principal élément matériel. Et si une nouvelle expertise est validée, la défense redoute qu’elle ne serve qu’à renforcer artificiellement le dossier.
Un procès miroir des fragilités
Le procès du général Yav révèle les fragilités de la justice militaire congolaise : dépendance aux services de renseignement, lenteurs procédurales, et soupçons d’instrumentalisation politique.
Dans une RDC en proie aux tensions sécuritaires, ce procès dépasse le cas individuel. Il interroge la capacité de l’État à juger ses officiers avec rigueur, transparence et impartialité. Et il rappelle que, parfois, un simple téléphone peut devenir le champ de bataille d’une guerre judiciaire et politique.
Roger AMANI
