C’est sur un ton de fermeté que Félix Tshisekedi a clôturé, vendredi 27 mars 2026, la 13ᵉ session de la Conférence des gouverneurs, tenue du 24 au 27 mars à Bandundu-Ville.
Placée sous le thème « Transformation du secteur agricole, pastoral et halieutique : développement rural et connexion aux marchés urbains », la rencontre a surtout servi de tribune au chef de l’État pour régler ses comptes avec la gouvernance provinciale...et raviver, en creux, le débat sur la révision de la Constitution.
« Rupture » avec les crises provinciales
Dès l’ouverture, le président a donné le ton : il faut une « rupture ». Rupture avec les « crises institutionnelles chroniques » entre exécutifs et assemblées provinciales, rupture avec la « mauvaise gouvernance budgétaire », et rupture avec une décentralisation restée « lettre morte ».
« La stabilité institutionnelle en province n’est pas un sujet périphérique ; elle est la condition sine qua non du développement. Aucune politique agricole sérieuse ne peut prospérer dans un environnement marqué par des crises répétées entre gouvernements et assemblées provinciales », a martelé Félix Tshisekedi, ajoutant qu’« aucun investisseur ne peut se projeter sereinement là où l’incertitude politique devient la règle ».
Le message s’adressait directement aux gouverneurs et aux présidents d’assemblées provinciales : « J’attends de vous que vous soyez à la hauteur de cette responsabilité historique. Le contrôle parlementaire est légitime, nécessaire, sain. Mais il ne peut pas devenir un instrument de chantage politique ni d’instabilité chronique ». De même, « l’autorité de l’exécutif provincial ne saurait s’exercer dans l’opacité ».
Au-delà de la gouvernance, Tshisekedi a lié le développement rural à la souveraineté nationale : « Aucune nation ne peut durablement prétendre à la puissance si elle demeure dépendante pour se nourrir », dans un contexte de « tensions géopolitiques » et de « chaînes d’approvisionnement fragiles ».
Le débat constitutionnel s’invite à la tribune
Si le chef de l’État n’a pas, à Bandundu, prononcé un discours frontal sur la Constitution, le sujet a plané sur les travaux. Il faut dire que depuis octobre 2025, Félix Tshisekedi a annoncé vouloir mettre en place une commission pour « réfléchir sur les faiblesses » du texte de 2006, jugeant qu’il ne correspond plus aux réalités du pays. Il a aussi déclaré que « le peuple doit décider » de la question des deux mandats, une sortie qui avait déjà suscité des critiques de l’opposition et d’ONG comme Human Rights Watch.
À la clôture de la conférence, plusieurs gouverneurs ont apporté leur « soutien explicite à toute initiative visant la révision ou le changement de la Constitution ».
La voix la plus audible a été celle de Fifi Masuka, gouverneure du Lualaba, qui s’est présentée comme « la fille aînée de l’Union sacrée » et a affirmé que sa province « soutient sans réserve l’idée d’une révision constitutionnelle ». Elle avait déjà plaidé pour des changements « pouvant contribuer à la paix et au bien-être social ».
Ce soutien n’est pas unanime dans la classe politique. À l’extérieur de la conférence, le débat fait rage :
Moïse Katumbi a lancé un « non » radical, invoquant l’article 64 et appelant à la mobilisation populaire.
Modeste Bahati Lukwebo, ancien 2ᵉ vice-président du Sénat, a qualifié le débat de « faux », estimant que « le pays n’a pas un problème de texte, mais d’hommes ».
La CENCO s’oppose également à toute révision dans le contexte actuel et appelle au dialogue.
À l’inverse, des cadres de la majorité comme François Rubota plaident pour une réforme profonde (suppression du Sénat et des assemblées provinciales, gouverneurs nommés), ou Willy Bakonga qui appelle à une Quatrième République.
Les attentes des provinces
Au nom de ses pairs, le gouverneur du Sud-Kivu Jean-Jacques Purusi a remis un mémorandum au président. S’il a salué les efforts sécuritaires, il a rappelé les urgences : désenclavement, modernisation agricole, soutien aux producteurs, et surtout l’activation de la Caisse nationale de péréquation, « toujours inactive faute de financement ».
Le gouverneur du Kwilu, Philippe Akamituna, hôte de la conférence, a plaidé pour la réhabilitation de la route Mongata-Bandundu (385 km).
En clôturant les travaux, Félix Tshisekedi a annoncé que la 14ᵉ édition se tiendra à Matadi (Kongo Central) en décembre 2026, et la 15ᵉ à Kananga (Kasaï Central). Il a aussi donné des instructions au gouvernement Suminwa : « structurer les coopératives, améliorer l’accès aux intrants, sécuriser le foncier agricole », et invité les provinces à « délimiter les terres, mettre en place des cadastres agricoles ».
Mais au-delà des orientations agricoles, c’est bien le soutien affiché par les autorités provinciales à la révision constitutionnelle qui risque d’« intensifier le débat », dans un pays où la question des mandats reste le point le plus sensible de la vie politique.
Roger AMANI
