Le paysage foncier de Kinshasa vient de basculer. Par un arrêté ministériel pris le 20 avril 2026 et rendu public ce jour, le gouvernement congolais a déclaré « bien d’utilité publique » un périmètre de plus de 43 000 hectares situé dans la commune de Maluku.
Au cœur de cette zone, le domaine de Kingakati, propriété privée de l’ex-président congolais Joseph Kabila, change de statut et devient un bien public. L’État entend y implanter un nouveau pôle urbain pour désengorger la capitale, avec la création de zones résidentielles, de parcs industriels, d’infrastructures de transport et de terres agricoles. Cette décision ouvre la voie à l’expropriation légale des titres fonciers existants et marque, selon plusieurs observateurs, une étape décisive dans la réorganisation foncière de la métropole kinoise.
Ce tournant foncier intervient dans un climat politique et judiciaire particulièrement chargé pour l’ancien chef de l’État. Fin septembre 2025, la haute cour militaire de Kinshasa a condamné Joseph Kabila à mort par contumace. Le verdict, rendu à l’issue d’un procès qualifié d’expéditif, retient contre lui des accusations de trahison, de participation à une insurrection et de crimes de guerre. L’annonce de la condamnation avait été largement relayée le 30 septembre 2025, alors que l’ex-président vit en exil et que la plupart des figures de l’opposition historique ont également quitté le pays.
La pression internationale s’est ajoutée à la procédure nationale. Le jeudi 30 avril 2026, l’administration américaine a imposé des sanctions ciblées contre Joseph Kabila par le biais de l’Office of Foreign Assets Control. Washington l’accuse de complicité avec le M23 et de liens avec les Forces rwandaises de défense, dans un contexte de déstabilisation persistante de l’Est du pays. Le gouvernement congolais, par la voix du ministère de la Communication, a salué ces mesures dans un communiqué daté du 30 avril 2026, estimant qu’elles s’inscrivent dans une campagne plus large contre l’impunité entamée dès le 2 mars 2026.
Pour Kinshasa, les deux séquences judiciaire et diplomatique sont liées. Les autorités estiment que l’ex-président multiplie depuis le début de l’année 2025 les rencontres à Goma et à Bukavu avec des responsables de l’AFC/M23, au moment où la rébellion contrôle les deux capitales provinciales du Nord et du Sud-Kivu. La condamnation de fin septembre 2025 est ainsi présentée par le pouvoir comme une réponse à ce qu’il qualifie de « conjonction politique, sécuritaire et financière potentiellement déstabilisatrice ».
Sur le terrain, la reprise de Kingakati est justifiée par l’urgence urbanistique. Kinshasa, asphyxiée par une croissance démographique qui porte sa population au-delà de 17 millions d’habitants, cherche des réserves foncières pour son extension. L’ancienne N’Sele Nature Reserve, intégrée au domaine, doit désormais s’inscrire dans le plan d’urbanisation massif de l’administration Tshisekedi.
Pour une partie de l’opinion, l’opération s’apparente à une « reprise de patrimoine national ». D’autres y voient un acte éminemment politique, intervenant quelques mois après la condamnation de l’ex-président et au lendemain des sanctions américaines.
L’entourage de Joseph Kabila n’a pas encore réagi officiellement au moment de la publication de l’arrêté. L’ex-chef de l’État, qui dirigea la RDC de 2001 à 2019, conteste la légitimité du procès militaire et dénonce un acharnement.
La prochaine étape sera la publication du plan directeur d’aménagement de Maluku, puis le lancement des procédures d’indemnisation des ayants droit. Entre justice, diplomatie et bataille foncière, le dossier Kingakati cristallise désormais les tensions de l’après-Kabila en République démocratique du Congo.
Roger AMANI
