Le mythe est tenace, celui d'une colonne rebelle partie de l'Est et déferlant sans obstacle jusqu'à Kinshasa. Depuis la prise de Bunagana il y a bientôt cinq ans, et plus encore depuis la chute de Goma et Bukavu, cette peur alimente les discussions. Elle est compréhensible, mais elle est militairement infondée.
Il faut remettre les choses à plat. Si l'AFC-M23 impressionne par sa capacité à frapper vite et fort, c'est parce qu'il n'est pas seul. Son armement, son renseignement, son organisation trahissent un soutien extérieur considérable, notamment rwandais, avec des complicités ougandaises. Grâce à cet appui, il a réalisé ce qu'aucune rébellion n'avait fait depuis longtemps : s'emparer de deux capitales provinciales.
Et pourtant, cinq ans après Bunagana, le constat est paradoxal. Malgré cette force, le M23 ne contrôle toujours pas intégralement une seule province. Il tient des villes, il tient des axes, mais il ne tient pas un territoire provincial dans sa profondeur. Il est partout contesté.
C'est que la guerre a ses lois que la propagande ne peut pas effacer. Occuper un centre-ville ne signifie pas administrer une province. La première opération se fait avec des pick-up et des armes lourdes. La seconde exige des milliers d'hommes, une logistique d'État, une chaîne d'approvisionnement qui ne s'interrompt jamais.
Et c'est précisément là que le M23 s'essouffle. Son cordon logistique est déjà étiré à l'extrême entre ses bases et les rives du lac Kivu. Chaque litre de carburant, chaque caisse de munitions doit parcourir des centaines de kilomètres sur des routes qu'il ne contrôle qu'à moitié, sous la menace permanente des FARDC et des Wazalendo.
Vouloir pousser au-delà du Kivu, c'est vouloir s'aventurer dans un piège géographique. Après les collines du Kivu commence le Congo profond : la grande cuvette forestière, sans routes, sans infrastructures, où une armée motorisée s'enlise. Dans ce terrain, l'avantage bascule vers celui qui défend et qui connaît la forêt. Le M23, conçu comme une force de choc pour l'Est montagneux, n'a ni les effectifs ni l'architecture pour devenir une armée d'occupation continentale.
Le mouvement peut donc continuer à faire mal. Il peut entretenir une insécurité chronique, imposer une partition de fait à l'Est, faire monter les enchères diplomatiques. C'est déjà énorme et c'est déjà une tragédie pour les populations du Kivu.
Mais il faut arrêter de confondre déstabilisation et conquête. L'un est à sa portée. L'autre est un fantasme. Entre les deux, il y a 2,3 millions de kilomètres carrés de forêt, de fleuves et de résistance.
Roger AMANI, Journaliste-Editorialiste
