L’ancien ministre et analyste politique congolais Kin-Kiey Mulumba, connu également comme créateur du concept “Kabila Désir”, a été l’invité de la chaîne internationale France 24, lors d’une émission diffusée lundi 9 février matin, au cours de laquelle il s’est longuement exprimé sur la situation sécuritaire en République démocratique du Congo, l’évolution du budget national, la guerre à l’Est, ainsi que sur le leadership du président Félix-Antoine Tshisekedi Tshilombo.
Dans un échange jugé dense et riche en révélations, Kin-Kiey Mulumba a livré une analyse sans complaisance de la crise congolaise, tout en mettant en avant certains progrès qu’il attribue à l’actuel chef de l’État, notamment sur le plan diplomatique et budgétaire.
Interrogé sur l’état général du pays, Kin-Kiey Mulumba a d’abord reconnu la complexité du contexte congolais, soulignant qu’il est impossible d’aborder l’actualité nationale sans évoquer la guerre persistante dans l’Est du pays, une crise qui dure depuis plusieurs décennies et continue de coûter des vies humaines, d’affecter l’économie nationale et de fragiliser la cohésion territoriale.
« La situation au Congo est complexe. Évidemment, on ne peut pas ne pas parler de la guerre à l’Est », a-t-il affirmé. Face à la question de la journaliste portant sur les responsabilités partagées entre le Rwanda et Kinshasa, l’invité a tenu à clarifier sa position, rejetant toute interprétation qui minimiserait la responsabilité extérieure.
Sans détour, Kin-Kiey Mulumba a attribué une part essentielle de la crise sécuritaire à l’Est à l’implication du Rwanda, insistant sur le fait que ce pays porterait « la responsabilité majeure » de ce qui se déroule sur le territoire congolais.
« Je pense que le Rwanda porte la responsabilité majeure dans ce qui se passe dans notre pays », a-t-il martelé.
Cette déclaration rejoint les accusations régulièrement formulées par les autorités congolaises contre Kigali, notamment dans le dossier du M23 et des tensions géopolitiques dans la région des Grands Lacs.
Toutefois, l’intervenant n’a pas épargné l’élite congolaise qu’il estime insuffisamment engagée dans la construction d’une puissance nationale capable de résister durablement aux agressions.
Kin-Kiey Mulumba a lancé un message fort aux Congolais, et particulièrement à la classe dirigeante, qu’il accuse de ne pas avoir suffisamment anticipé les défis sécuritaires et stratégiques du pays.
Pour lui, le Congo doit impérativement bâtir sa puissance nationale, non seulement sur le plan militaire, mais également économique, diplomatique et institutionnel.
« Aux Congolais, à l’élite aussi, qui auraient dû se prendre en charge en disant : il nous faut de la puissance », a-t-il déclaré. Selon lui, la puissance d’un État se mesure avant tout par sa capacité à se doter de moyens nécessaires pour défendre ses intérêts et protéger son territoire.
L’un des moments les plus marquants de cette interview a porté sur l’évolution du budget national congolais. Kin-Kiey Mulumba a rappelé que la RDC, malgré ses immenses ressources naturelles, a longtemps fonctionné avec des budgets jugés faibles.
Il a cité des chiffres historiques allant de 400 millions à 500 millions de dollars, puis 4 milliards, avant d’affirmer qu’aujourd’hui, le budget de la RDC atteindrait 22 milliards de dollars, qu’il considère comme un bond important.
« Quand vous voyez le Congo avec toutes les richesses que ce pays a aujourd’hui, et qu’on a eu des budgets de 400 millions, 500 millions, 4 milliards, aujourd’hui 22 milliards… », a-t-il expliqué.
Pour Kin-Kiey, cette hausse représente un effort considérable, même si elle ne suffit pas encore à répondre aux ambitions réelles du pays. “Qu’est-ce qu’on a fait de cet argent ?” : une critique sur la gestion publique
Dans son analyse, l’ancien ministre a toutefois soulevé une question centrale, celle de l’utilisation effective des fonds publics. Il s’est interrogé sur la manière dont les différents budgets successifs ont été gérés au fil des années, insinuant un problème structurel de gouvernance et d’orientation stratégique.
« C’est des gros efforts qui ont été faits. Mais qu’est-ce qu’on a fait de cet argent ? Que ce soit 500 millions, que ce soit 4 milliards », a-t-il lancé.
Ce passage a mis en lumière un débat récurrent en RDC : la faible transformation des ressources budgétaires en infrastructures visibles, en services sociaux de qualité et en réponses efficaces aux urgences sécuritaires.
Dans un ton globalement favorable au président Tshisekedi, Kin-Kiey Mulumba a attribué à l’actuel pouvoir le mérite d’avoir multiplié la capacité budgétaire de l’État congolais.
« Heureusement que le pouvoir qui est là, d’abord nous fait passer des 4 milliards sous Kabila à 22 milliards aujourd’hui. C’est formidable », a-t-il déclaré.
Une phrase forte, dans un contexte où les comparaisons entre l’ère Kabila et la gouvernance Tshisekedi alimentent régulièrement les débats politiques à Kinshasa et dans les provinces. Un potentiel budgétaire énorme : “Le pays peut faire 100 à 200 milliards”
Au-delà des chiffres actuels, Kin-Kiey Mulumba estime que le Congo reste largement sous-exploité sur le plan économique. Selon lui, avec une meilleure organisation, une lutte réelle contre la corruption, et une exploitation rationnelle des ressources minières, forestières et énergétiques, la RDC pourrait générer un budget national bien supérieur à celui annoncé actuellement.
« Le pays est en mesure de faire 100 milliards, même 200 milliards de dollars au niveau du budget », a-t-il affirmé.
Cette projection met en évidence l’idée selon laquelle la RDC demeure une puissance potentielle, mais freinée par la mauvaise gouvernance, l’instabilité sécuritaire et l’insuffisance de réformes structurelles.
Au cours de l’entretien, le journaliste de France 24 a souligné que Kin-Kiey Mulumba dresse un portrait plutôt favorable du président Tshisekedi, tout en restant exigeant. Une observation à laquelle l’invité a répondu en assumant clairement son soutien historique au chef de l’État.
Kin-Kiey a rappelé qu’il fait partie de ceux qui ont contribué politiquement à la montée de Tshisekedi au sommet de l’État.
« Je parle de Félix Tshisekedi, dont j’ai été l’un de ceux qui l’ont porté au pouvoir parce qu’on était à trois : lui-même, Caméré et moi », a-t-il déclaré.
Cette phrase, très commentée, place Kin-Kiey dans une posture d’acteur historique du processus politique ayant conduit à l’arrivée au pouvoir de l’actuel président. Tshisekedi face à “30 ans de guerre” et à “l’embargo sur les armes”
Kin-Kiey Mulumba a également salué la manière dont le président Tshisekedi affronterait un contexte hérité de plusieurs décennies de conflits armés et de tensions régionales.
Selon lui, le chef de l’État est confronté à une situation difficile marquée par ce qu’il qualifie d’« embargo au niveau des armes », insinuant les obstacles internationaux à l’acquisition d’équipements militaires ou de soutiens stratégiques.
« Quand je vois ce qu’il fait face à 30 ans de guerre, face à l’embargo au niveau des armes… », a-t-il indiqué. Cette affirmation renforce l’idée que la RDC mène une lutte non seulement militaire mais également diplomatique, où la capacité de mobilisation internationale devient un facteur déterminant.
Washington cité comme symbole d’une percée diplomatique
Dans l’un des passages les plus significatifs de l’émission, Kin-Kiey Mulumba a évoqué un événement récent à Washington, qu’il considère comme une illustration de la montée en puissance diplomatique de la RDC sous Tshisekedi.
Il a indiqué que le président congolais aurait été appelé ou sollicité lors d’une manifestation importante par « le puissant des puissants », une formule métaphorique visant à décrire un acteur majeur de la scène internationale.
« Finalement qu’on se retrouve aujourd’hui, comme ça s’est passé il y a peu de temps, à Washington, où le puissant de puissants l’appelle lors d’une manifestation, c’est beaucoup de choses », a-t-il affirmé.
Selon lui, ce genre de reconnaissance internationale montre que la RDC retrouve progressivement une place importante dans les discussions géopolitiques mondiales. “Il a hissé le Congo à un niveau…” : un soutien assumé
Kin-Kiey Mulumba estime que le président Tshisekedi a réussi à repositionner la RDC sur l’échiquier international, au point que le pays pourrait espérer renforcer sa capacité de défense et de négociation même dans un contexte de difficultés.
« Donc il a pu hisser finalement le Congo à un niveau où nous… », a-t-il laissé entendre, avant de conclure sur une phrase jugée symbolique.
“Gagner cette guerre sans armes” : une phrase choc
Dans la dernière partie de l’entretien, Kin-Kiey Mulumba a prononcé une formule qui a marqué les esprits : l’idée que la RDC pourrait sortir victorieuse de la guerre, même sans disposer d’un arsenal militaire suffisant, en s’appuyant sur la diplomatie, la stratégie et la pression internationale. « Nous pourrions gagner cette guerre sans armes », a-t-il conclu.
Cette phrase, à la fois audacieuse et controversée, renvoie à une vision selon laquelle la guerre à l’Est ne se gagnera pas uniquement sur le terrain militaire, mais aussi dans les rapports de force diplomatiques et économiques. Une sortie médiatique qui relance le débat politique
Cette intervention sur France 24 intervient dans un contexte national marqué par une forte polarisation politique, des tensions sécuritaires persistantes dans l’Est et une attente populaire grandissante concernant les résultats concrets des politiques publiques.
La sortie médiatique de Kin-Kiey Mulumba, personnalité connue pour ses analyses parfois critiques mais influentes, pourrait ainsi raviver les débats sur : la gouvernance et la gestion des finances publiques, la responsabilité du Rwanda dans la crise sécuritaire, le rôle de l’élite congolaise dans la construction d’un État fort, la capacité du président Tshisekedi à incarner une opportunité politique réelle, et les perspectives de sortie durable de la guerre à l’Est.
