Il y a des phrases qui, sous couvert d'une simple réponse à une question de journaliste, trahissent bien plus qu'une opinion personnelle, car elles révèlent une méthode, une stratégie et une volonté de préparer les esprits à ce que l'on n'ose pas encore annoncer frontalement.
Interrogé sur les ondes de RFI, dans une interview relayée dès le 6 novembre 2026 puis massivement reprise le 7 novembre 2026 sur les réseaux sociaux, Lambert Mende, membre du présidium de l'Union sacrée et figure familière des plateaux où se joue la communication du pouvoir, a lâché, avec un aplomb désarmant qui n'étonne plus ceux qui connaissent son art oratoire, cette perle d'amnésie sélective qui a immédiatement fait réagir :
« Mais la Constitution, nous l'avons déjà changée en 2011, du temps du président Joseph Kabila. Pourquoi ne la changerions-nous pas ? »
La formule, il faut le reconnaître, est redoutablement efficace, puisqu'elle banalise en une seule phrase ce qui devrait être un débat national, elle transforme une rupture historique en simple formalité administrative, et elle installe, dans l'esprit de l'auditeur distrait, l'idée que ce qui a déjà été fait une fois peut, sans scandale et sans danger, être refait une seconde fois.
Elle est pourtant fausse, archifausse, et c'est précisément parce qu'elle est fausse qu'elle est dangereuse, car un mensonge répété avec assurance sur une radio internationale ne reste jamais un simple dérapage verbal, il devient, à force de reprises, de commentaires et de partages, une vérité alternative qui finit par s'imposer dans le débat public.
2011 : une révision, et non un changement
En droit constitutionnel congolais, comme dans tout État qui se respecte, les mots ne sont pas interchangeables, car ils portent une charge juridique, une histoire et une limite que l'on ne peut pas déplacer au gré des intérêts du moment ou des besoins d'une majorité en quête de légitimité.
En 2011, la République démocratique du Congo n'a pas changé de Constitution, elle a révisé sa Constitution du 18 février 2006, par la loi n°11/002 du 20 janvier 2011, une révision qui, pour contestable qu'elle ait été sur le plan politique, restait strictement encadrée par le texte lui-même, adoptée selon la procédure qu'il prévoyait, et qui ne remettait en cause ni l'architecture de l'État, ni l'équilibre des pouvoirs, ni les principes fondamentaux sur lesquels repose la République.
Que disait, en effet, cette révision, sinon qu'elle modifiait, entre autres, l'article 71 pour faire passer l'élection présidentielle d'un scrutin majoritaire à deux tours à un scrutin à un seul tour, un réaménagement technique qui, même s'il a suscité de vives polémiques et même s'il a été perçu, à juste titre, comme une manœuvre destinée à faciliter la réélection du président sortant, n'avait rien à voir avec une refondation de l'ordre constitutionnel.
Or, changer de Constitution, c'est tout autre chose, c'est rompre avec l'ordre existant pour en adopter un nouveau, c'est effacer la règle du jeu pour en écrire une autre, et c'est précisément ce que l'article 220 de la Constitution interdit de faire par une simple révision, puisqu'il verrouille, avec une solennité que le constituant a voulue définitive, la forme républicaine de l'État, le nombre et la durée des mandats du président de la République, l'indépendance du pouvoir judiciaire ainsi que le pluralisme politique et syndical.
Confondre, dès lors, une révision ponctuelle avec un changement de Constitution, ce n'est pas commettre une approximation de langage, c'est opérer une falsification de l'Histoire, c'est brouiller volontairement les repères du citoyen, et c'est ouvrir, par la confusion des mots, la porte à toutes les dérives que la Constitution avait justement voulu empêcher.
L'ironie que Mende préfère ne pas rappeler
Il y a, dans cette sortie médiatique, une ironie que l'histoire retiendra sans doute plus longtemps que la phrase elle-même, car elle révèle, mieux que n'importe quel discours, la versatilité d'un homme qui, hier porte-flingue de Joseph Kabila, est devenu aujourd'hui l'un des défenseurs les plus zélés du régime de Félix Tshisekedi.
En 2011, puis en 2015 et en 2016, lorsque des tentatives à peine voilées ont visé à toucher à ces verrous constitutionnels, à prolonger le pouvoir par des artifices législatifs ou à contourner la limitation des mandats, qui était en première ligne pour faire échouer ces projets, sinon l'opposition de l'époque, la société civile, l'Église catholique et, parmi les figures les plus déterminées, Félix Tshisekedi lui-même, celui-là même dont Mende défend aujourd'hui les ambitions avec une ferveur qui frise la dévotion.
À l'époque, le camp au pouvoir jurait, la main sur le cœur, que la Constitution serait respectée, et en 2014, déjà sur les antennes de RFI, Mende lui-même assurait, avec la même assurance qu'aujourd'hui, que Joseph Kabila « respectera strictement ce qui est écrit dans la Constitution » et qu'il y aurait « un passage de flambeau civilisé », comme si la fidélité constitutionnelle était alors une évidence qui ne souffrait aucune discussion.
Et les faits, têtus, lui ont donné raison sur ce point, puisque Joseph Kabila est finalement parti, après avoir épuisé ses deux mandats, en respectant scrupuleusement les articles verrouillés, en cédant le fauteuil présidentiel, non sans tensions et non sans contestations, mais sans jamais parvenir à briser le verrou qu'une partie de son entourage aurait voulu faire sauter.
On peut critiquer son bilan, on peut critiquer la manière dont la transition s'est déroulée, on peut même contester la sincérité de son départ, mais on ne peut pas effacer ce fait fondamental, à savoir que les verrous ont tenu, que la Constitution a résisté, et que c'est précisément ce précédent, ce précédent de résistance, que Mende tente aujourd'hui de retourner contre lui-même, en le transformant, par un tour de passe-passe rhétorique, en un précédent de transgression.
Une rhétorique qui prépare les esprits
Pourquoi cette phrase, pourquoi en ce moment précis, et pourquoi sur RFI, sinon parce qu'elle n'est pas une leçon d'histoire, mais un argument de vente politique, destiné à préparer l'opinion à ce que le pouvoir n'ose pas encore assumer pleinement.
Si « on l'a déjà fait en 2011 », alors le faire en 2026 devient banal, presque administratif, et si la révision de 2011 vaut changement de Constitution, alors tout devient possible, y compris toucher à l'article 220, ouvrir la voie à un nouveau mandat, voire à une nouvelle Constitution adoptée par référendum, après le vote, le 23 octobre 2026, de la loi fixant les conditions d'organisation du référendum.
C'est la stratégie du fait accompli par le langage, une stratégie qui consiste à commencer par changer les mots, à force de répétitions, pour finir par changer les règles, sans que le citoyen, pris dans le flux des déclarations, ne s'aperçoive du moment exact où l'on est passé de la révision à la rupture, du débat démocratique à la manipulation.
Or, le peuple congolais n'est pas amnésique, car il se souvient de 2011, il se souvient de 2015 et des manifestations contre la loi électorale, il se souvient de 2016 et de la peur d'un troisième mandat, il se souvient que chaque fois que l'on a voulu toucher aux verrous, c'est la rue, l'Église, l'opposition et une partie de la communauté internationale qui ont rappelé, avec une fermeté qui a parfois coûté des vies, que la Constitution n'était pas un brouillon que l'on réécrit au gré des majorités.
Le vrai débat n'est ni technique ni juridique, il est moral
Le débat sur la Constitution n'est pas un débat de juristes enfermés dans leurs bibliothèques, c'est un débat sur la parole donnée, sur la confiance entre un peuple et ceux qui prétendent le gouverner, et sur la capacité d'un pays, meurtri par des décennies d'instabilité, à se doter enfin de règles qui valent pour tous, y compris pour ceux qui les ont écrites.
Peut-on réviser une Constitution ? Oui, le texte le prévoit, le Congo l'a déjà fait, et nul ne conteste cette possibilité, mais peut-on, sous prétexte d'une révision, détruire ce que la Constitution a voulu rendre intouchable, peut-on, au nom du peuple, confisquer au peuple la garantie que le pouvoir ne sera jamais éternel, et c'est là, précisément là, que la distinction entre « révision » et « changement » cesse d'être une subtilité de juriste pour devenir une question vitale pour la démocratie.
Hier porte-voix de Joseph Kabila, aujourd'hui sociétaire du régime Tshisekedi, Lambert Mende excelle, une fois encore, dans l'art des contes à dormir debout, mais déguiser quelques réajustements techniques de 2011 en changement constitutionnel pour justifier les appétits de pouvoir d'aujourd'hui ne relève plus de la communication politique, cela relève d'une pure fourberie, d'une manipulation qui insulte l'intelligence du peuple et qui trahit la mémoire de tous ceux qui, hier, se sont battus pour que les verrous ne sautent pas.
La mémoire du peuple, elle, ne souffre d'aucune amnésie, car elle se souvient de qui a dit quoi, de qui a défendu quoi, et de qui, au moment où l'Histoire l'exigeait, a choisi de se taire ou de mentir, et c'est cette mémoire, plus que n'importe quel article de loi, qui finira par juger les fossoyeurs de la Constitution.
Roger AMANI, Journaliste-Editorialiste