Il fallait l'entendre depuis Paris, confortablement installé loin de la misère de Minembwe et loin des cris des déplacés d'Uvira qui s'entassent désormais par milliers, pour comprendre à quel point le discours de Moïse Katumbi a fini par se déconnecter brutalement de la réalité sanglante que vivent les Congolais au quotidien.
Dans une interview accordée en exclusivité à Jeune Afrique le 3 novembre dernier, le président d'Ensemble pour la République, qui se présente aujourd'hui comme l'homme providentiel du centre et comme le dernier rempart de la Constitution, a livré une partition politique d'un cynisme confondant, où chaque mot semble avoir été pesé non pas pour apaiser la Nation, mais pour repositionner sa propre personne au cœur d'un jeu dont il avait été progressivement marginalisé.
« Nous irons à Goma » : La phrase qui fait tomber le masque
Lorsqu'il lâche, avec cet aplomb qui le caractérise, la phrase qui fera le tour des réseaux, à savoir « Nous irons à Goma rencontrer Joseph Kabila », Moïse Katumbi ne fait pas que simplement annoncer une rencontre politique anodine entre deux anciens alliés devenus adversaires, il franchit en réalité une ligne rouge symbolique d'une extrême gravité en offrant, sur un plateau, une légitimité politique inespérée à un homme qui, depuis le 12 octobre, a officiellement pris la tête du Front pour la Refondation de la Nation, un mouvement politico-militaire que Kinshasa accuse ouvertement de semer la désolation dans les Hauts Plateaux et dans la plaine de la Ruzizi.
Le dos-à-dos malhonnête
Comment peut-on prétendre défendre la Constitution avec autant de véhémence et, dans le même souffle, annoncer que l'on va se rendre à Goma pour discuter de l'avenir du pays avec celui-là même qui a fait le choix assumé de recourir aux armes pour contester l'ordre républicain, au moment même où son propre mouvement publie, le 4 novembre, un communiqué où il se dit acculé et bombardé par des drones, des avions de chasse et de l'artillerie lourde sur plus de douze fronts différents ?
Et que dire de cette autre pirouette rhétorique, sans doute la plus malhonnête de toute l'interview, lorsqu'il renvoie dos à dos, dans une même condamnation de façade, le recours aux armes par Joseph Kabila et la volonté prêtée à Félix Tshisekedi de vouloir réviser la Constitution pour se maintenir au pouvoir, en assénant cette formule assassine selon laquelle « Félix Tshisekedi veut se rebeller contre la Constitution » ?
Une escroquerie intellectuelle qui banalise la guerre
Mettre sur un même plan une manœuvre politique, aussi critiquable soit-elle, qui tente de passer par la voie parlementaire, et une rébellion armée qui a déjà fait des centaines de morts et qui plonge l'Est du pays dans une spirale de violences sans fin, relève non pas de l'analyse politique, mais d'une véritable escroquerie intellectuelle qui insulte la mémoire des victimes et qui banalise l'usage de la force contre la République.
Kagame : L'aveu qui accuse tout le monde pour ne s'accuser de rien
Enfin, il y a cette dernière tentative de justification, presque enfantine dans sa formulation, lorsqu'il assume ses rencontres passées avec le président rwandais Paul Kagame en expliquant, sans ciller, que ces rencontres ont eu lieu à trois reprises sous Joseph Kabila, et ce, en compagnie de Félix Tshisekedi lui-même, comme si le fait d'avoir partagé une faute collective suffisait à l'effacer ou à la rendre acceptable aux yeux de l'opinion publique congolaise.
Paris - Goma : La vérité d'un exil qui cherche une nouvelle armée
La vérité qui se dégage de cette interview parisienne est en réalité d'une limpidité implacable : Moïse Katumbi, isolé par son exil et affaibli par l'essoufflement de sa Coalition C64 qui peine à mobiliser la rue à Kinshasa, cherche désespérément un nouveau centre de gravité politique, et il a compris que ce centre ne se trouvait plus dans la capitale, mais à Goma, là où les armes crépitent et où un nouvel ordre politique, qu'il espère pouvoir chevaucher, est en train de s'écrire dans le sang.
On veut bien croire au dialogue, car le Congo a plus que jamais besoin de parler à tous ses enfants, mais on ne peut pas accepter que ce dialogue, qui devrait être le sanctuaire de la paix, devienne le cheval de Troie par lequel on normalise la rébellion armée contre la République, surtout lorsqu'on le fait depuis le confort feutré d'un appartement parisien.
