Il n'a pas eu besoin de prononcer le nom de Félix Tshisekedi pour que chacun comprenne que c'est bien à lui, et à son régime, que s'adressait l'intégralité de son propos, tant la charge était directe, personnelle et assumée.
Ce vendredi 9 octobre, dans une adresse solennelle intitulée « Le pays est en péril : ne pas agir, c'est être complice », Joseph Kabila a brisé dix-sept mois d'un silence qui avait nourri toutes les spéculations, pour livrer non pas une simple analyse de conjoncture, mais un véritable acte d'accusation politique qui sonne comme le point de départ d'une nouvelle séquence.
Une offre de sortie superbement ignorée
L'ancien président commence par rappeler qu'il n'est pas un commentateur extérieur qui découvre la crise, mais un acteur qui avait alerté et proposé une solution. Il revient sur son adresse du 23 mai 2025, au cours de laquelle il avait soumis à la Nation une thérapie de choc articulée en douze points pour tenter de sortir le pays de l'impasse.
Cette proposition, souligne-t-il avec amertume, a été « superbement ignorée » par le pouvoir en place, et le constat qu'il dresse aujourd'hui de cette fin de non-recevoir est implacable, puisque la situation générale, loin de se stabiliser, « n'a cessé d'empirer » à tous les niveaux, au point que l'on ne parle plus de difficultés passagères mais bien d'un péril existentiel pour la Nation.
Le constat fondamental : une République qui n'en est plus Une
C'est sans doute le passage le plus fort et le plus lourd de sens de toute l'allocution, celui qui résumera cette journée dans les livres d'histoire. Pour Joseph Kabila, la République Démocratique du Congo « n'est plus une république, encore moins démocratique ».
Pour illustrer ce qu'il considère comme une régression historique majeure, il recourt à une comparaison volontairement brutale en assimilant la gouvernance actuelle à celle d'« Ivan le Terrible », et estime que la dictature que le peuple congolais pensait avoir définitivement « vaincue le 17 mai 1997 » avec la chute du régime Mobutu est de retour, mais cette fois « sous sa forme la plus détestable », car elle s'exercerait sous les oripeaux de la démocratie.
De cette analyse découle une conclusion politique d'une rare sévérité, qui ne laisse plus aucune place à l'ambiguïté ni à l'espoir d'un sursaut interne du régime : « Il n'y a rien, mais alors rien du tout à attendre du pouvoir actuel ».
La guerre de l'Est comme symptôme d'une faillite stratégique
C'est sur la question sécuritaire, qui demeure la plaie ouverte de la Nation, que l'ancien chef de l'État porte les coups les plus appuyés, accusant le pouvoir de s'enfermer par calcul ou par impuissance dans une guerre qu'il n'a « ni la volonté ni les moyens de gagner ».
Il étaye son propos en évoquant le non-respect flagrant du cessez-le-feu conclu à Doha, mais surtout en portant une accusation d'une extrême gravité contre les autorités de Kinshasa, qu'il soupçonne de s'être compromises en collaborant activement sur le terrain avec les milices Wazalendo et les FDLR, ainsi qu'avec d'autres groupes armés étrangers que l'armée nationale est pourtant censée combattre.
À cette faute stratégique s'ajouterait, selon lui, une faute politique tout aussi lourde, celle d'avoir systématiquement saboté et rejeté toutes les voies de sortie congolaises et crédibles, y compris l'initiative de médiation et de paix portée avec courage par la CENCO et l'ECC, qui proposait pourtant un dialogue national inclusif.
Quand la répression devient système et que le pacte fondateur vacille
Le réquisitoire ne s'arrête pas au front militaire, mais s'étend à l'ensemble de la gouvernance et à l'état des libertés publiques, que Joseph Kabila décrit comme étant en pleine déliquescence.
Il évoque, avec une gravité particulière, le sort réservé à de hauts officiers des FARDC, arrêtés arbitrairement et dont certains « sont déjà morts en prison » dans des conditions jamais élucidées, un sort qui serait également réservé à de nombreux opposants politiques, à des activistes de la société civile et à des journalistes muselés par la peur et l'intimidation.
Sur le plan économique, il pointe une gestion qu'il juge prédatrice et désastreuse, symbolisée par une dette publique abyssale qui aurait franchi la barre de « plus de dix-huit milliards de dollars », et par une corruption qui aurait gangrené l'ensemble de l'appareil d'État.
Enfin, et c'est peut-être l'alerte la plus solennelle, il estime que le pouvoir s'attaque désormais au dernier verrou qui maintient encore l'unité nationale, à savoir le « pacte républicain de Sun City », socle fondateur de notre Constitution, en relançant au Parlement la manœuvre hautement sensible de la loi référendaire, prélude à peine voilé à un changement de Constitution.
Le message à Washington et le rendez-vous avec l'histoire
Dans un dernier temps, Joseph Kabila s'adresse indirectement à la communauté internationale et plus particulièrement à Washington, à la suite de la signature de l'accord sur les minerais critiques.
Il prévient que cet accord, que le régime présenterait comme une garantie de survie politique et de soutien américain, ne saurait en aucun cas assurer sa pérennité, car en droit international, de tels engagements engagent « la continuité de l'État, et non la pérennité des régimes », rappelant ainsi que les partenaires traitent avec le Congo en tant que Nation, et non avec un pouvoir éphémère.
Loin de se contenter d'un simple constat, l'ancien président conclut son adresse par une annonce qui change la nature même de cette prise de parole. Jugeant que « Le Congo est en péril » et que le peuple congolais « a rendez-vous avec l'histoire », il promet de dévoiler « dans les heures, jours et semaines à venir » sa propre feuille de route et sa vision des actions concrètes à entreprendre pour « sauver » le pays.
Ce vendredi 9 octobre, Joseph Kabila n'a donc pas seulement prononcé une adresse à la Nation. Il a acté son retour dans l'arène et a, de fait, déclaré ouverte la bataille politique pour l'avenir du Congo.
Roger AMANI
