La Chambre haute du Parlement entre dans une nouvelle séquence institutionnelle. Le Sénat a publié ce 27 mars le calendrier de l’élection du Deuxième Vice-Président, poste laissé vacant par Modeste Bahati Lukwebo, qui a remis sa démission le 18 mars dernier.
Les candidatures seront déposées les 30 et 31 mars, les listes provisoires affichées le 1er avril, les listes définitives le 2 avril après traitement des recours, et l’élection précédée d’une campagne et de l’audition des candidats en plénière se tiendra le vendredi 3 avril 2026.
Un scrutin qui intervient dans un climat politique tendu, où la succession de Bahati Lukwebo apparaît autant comme un enjeu de gouvernance parlementaire que comme un test pour la cohésion de la majorité présidentielle.
Une démission pour « sérénité », dans un contexte de motion de destitution
Dans sa lettre adressée au président du Sénat, Jean-Michel Sama Lukonde, Modeste Bahati Lukwebo avait justifié son retrait par « la recherche de la sérénité au sein de la Chambre haute du Parlement », précisant qu’il ne s’agissait « pas par aveu d’incompétence », car il s’est « toujours acquitté de charges professionnelles correctement et en temps réel ».
La démission est intervenue le jour même de la mise en place d’une commission spéciale de 27 membres, représentant toutes les provinces, chargée d’examiner une pétition de destitution initiée par le sénateur Dany Kabongo (UDPS) et signée par 83 élus sur 109. Le Sénat a pris acte de cette démission le 21 mars, clôturant de fait les travaux de la commission.
« Je n’aime pas la confrontation, j’ai préféré déposer ma démission. Ça ne sert à rien d’engager un bras de fer avec mes collègues », a expliqué Bahati Lukwebo, invoquant sa « nature non conflictuelle ».
Constitution, Union sacrée et isolement politique : les vrais motifs
Au-delà de la formule officielle, la presse congolaise a décrit un retrait tactique. Les griefs contenus dans la pétition évoquaient l’incompétence, le manque de respect envers les institutions et des « déclarations controversées » sur une possible révision constitutionnelle.
Quelques semaines plus tôt, Bahati Lukwebo avait publiquement exprimé sa désapprobation du projet de changement de la Constitution soutenu par l’Union sacrée de la nation, avant de s’en excuser.
Il s’était notamment opposé à un troisième mandat du président Félix Tshisekedi, rappelant que l’article 220 limite le mandat présidentiel à deux quinquennats. Lui-même a nuancé ensuite : « Je ne me suis jamais prononcé ni pour ni contre un tel projet », plaidant pour une meilleure application des textes existants.
Le coup de grâce est venu de sa propre famille politique. Plusieurs élus de l’AFDC-A, son regroupement, se sont désolidarisés de leur autorité morale et ont signé la pétition, lui demandant publiquement d’en « tirer les conséquences politiques ». Face à cet isolement, Bahati Lukwebo a préféré « devancer une procédure qui s’annonçait décisive ».
Un poste stratégique à la veille de « grandes manœuvres »
Le deuxième vice-président du Sénat n’est pas une fonction secondaire : il participe à la direction du bureau, à la régulation des débats et à la stabilité institutionnelle. Dans le contexte actuel, marqué par les débats sur les réformes institutionnelles et la révision constitutionnelle, « ce poste exige désormais un profil plus politique que jamais ».
Deux critères dominent les analyses : une loyauté affirmée à la majorité présidentielle, la chute de Bahati Lukwebo étant liée à des propos jugés divergents de la ligne officielle et une expérience parlementaire solide pour répondre aux accusations d’« incompétence ».
Selon Reporter.cd, « le successeur de Lukwebo sera celui que Félix Tshisekedi aura choisi », un sénateur « dont la loyauté est sans équivoque » et « prêt à porter la croix du changement de la constitution ». L’objectif, pour le chef de l’État, serait de s’assurer que les deux Chambres sont « totalement sous contrôle avant le début de grandes manœuvres constitutionnelles », avec déjà Sama Lukonde au Sénat et Aimé Boji à l’Assemblée nationale.
En se retirant, Bahati Lukwebo, ancien président du Sénat de 2019 à 2024 et leader de la « deuxième force politique du pays » ouvre la voie à une recomposition du bureau. Reste à savoir si ce départ désamorce la crise ou ne fait que reporter une confrontation inévitable sur la gouvernance de la coalition.
L’élection du 3 avril dira quel profil la majorité veut installer à ce poste clé ; un arbitre institutionnel, ou un relais politique fidèle à la veille de débats qui s’annoncent décisifs pour l’avenir de la Constitution.
Roger AMANI
