À peine deux ans et trois mois de son second mandat, Félix Tshisekedi voit déjà son horizon 2028 scruté à la loupe. Le mot est lâché, tabou sous Kabila, devenu hypothèse assumée chez certains partisans du pouvoir : glissement.
Le seul soutien qui vaudrait la peine en 2028, entend-on désormais dans les coulisses de l’Union sacrée, serait celui d’un report du calendrier électoral. Autrement dit : permettre au chef de l’État de prolonger son bail à la tête du pays au-delà du terme constitutionnel.
La jurisprudence Kabila : un boulet pour l’opposition
Le débat est piégé par l’histoire récente. En refusant d’organiser la présidentielle fin 2016, Joseph Kabila avait créé une « jurisprudence » qui continue de hanter la classe politique. Son second quinquennat, censé s’achever en décembre 2016, s’est étiré jusqu’en janvier 2019.
Cette décision, validée à l’époque par une Cour constitutionnelle jugée aux ordres, avait coûté la vie à des dizaines de Congolais. Les marches des laïcs catholiques, les manifestations de l’opposition : la répression fut sanglante. « Kabila avait la gâchette facile », rappellent encore les familles des victimes.
Dès lors, l’argument moral se retourne. Difficile aujourd’hui pour le camp kabiliste de s’ériger en donneur de leçons sur le respect des délais constitutionnels. Le précédent existe, et il a été payé dans le sang. S’en servir pour s’opposer à un éventuel glissement Tshisekedi entre 2028 et 2030 placerait l’opposition FCC dans une position politiquement intenable.
Assumer ou dénoncer : le dilemme congolais
C’est là le nœud du problème : la RDC paie le prix d’une entorse acceptée hier. Lorsqu’en 2016 la Cour constitutionnelle autorisait Kabila à rester au-delà de son mandat « jusqu’à l’installation du nouveau président élu », l’opposition criait au « coup d’État constitutionnel ». Mais le rapport de force, les armes et la peur avaient plié l’échéance.
Aujourd’hui, invoquer ce précédent pour justifier un nouveau report serait reconnaître que la Constitution ne vaut que quand le pouvoir est faible. Le refuser, c’est oublier que le verrou a déjà sauté une fois.
Et donc, logique implacable : si l’on a laissé passer 2016-2018, avec quels arguments interdire 2028-2030 ? Le pays doit assumer ses jurisprudences, aussi toxiques soient-elles.
2028 se joue maintenant
Officiellement, Félix Tshisekedi n’a jamais évoqué un report. Son mandat court jusqu’en décembre 2028. Mais la bataille des esprits a commencé. Entre insécurité à l’Est, réforme électorale toujours en chantier et recensement hypothétique, les ingrédients d’un « glissement technique » sont déjà sur la table.
Reste à savoir si la société civile, l’Église catholique et les chancelleries, qui avaient fini par arracher le départ de Kabila, accepteront de revivre le même scénario. Ou si le précédent Kabila deviendra la norme.
Une chose est sûre : en RDC, le calendrier électoral ne se lit plus en dates, mais en rapports de force. Et le débat de 2028, lui, a déjà glissé.
Roger AMANI
